Le mal d’amour est une folie

Monk, galerie Flickr de Katharina Fritsch

Avec l’invincible nostalgie des vieux airs d’autrefois, une chanson populaire dit : « Le mal d’amour est une folie… » Toute la défiance mêlée de regret qu’exprime cet aveu, il faudrait pour les rendre se souvenir d’un antique pessimisme, fruit d’une sagesse amère. Cette mélancolie séculaire ne confond pas les élans du cœur avec les réalités d’ici-bas. Pour elle, un abîme sépare la liberté du rêve des contraintes journalières. Prétendre le franchir est insensé, car c’est choisir la mort. Mais demeurer en deçà n’est pas mieux, car c’est renoncer à vivre.

A l’inverse, l’amour romantique s’exalte de son impossibilité. Il se rebelle contre les obstacles, défie les prudences, jubile du scandale qu’il provoque, avant de sombrer glorieusement dans le néant, dégoûté de se battre dans un monde aussi vain.

Qu’on en gémisse ou qu’on s’en félicite, l’amour ne cesse d’apparaître ainsi comme une démence pour le commun des mortels. Il place ses victimes en porte-à-faux, en situation d’étrangers sur leur propre planète et de pestiférés aux yeux de leurs semblables. Il ne faudrait pas beaucoup forcer le trait pour y voir une sorte de mal sacré qui, non moins pathologique et mystérieux que l’épilepsie, plonge l’homme dans les délices en le mettant hors de lui-même, loque bienheureuse et lamentable. On ne s’est pas assez avisé que les mystiques apportent la solution à ce paradoxe et qu’eux seuls sont sages, car ils détiennent le sens de l’aventure insoutenable et manifestent la cohérence d’une revendication qui autrement paraît absurde. Pourquoi veut-on que des jeunes gens, dont chacun s’accorde à reconnaître qu’ils sont plein de vie et même particulièrement riches en effusions généreuses, s’enferment derrière des grilles ou se retirent dans des ermitages, si ce n’est à cause d’un pari en faveur de l’Unique contre tout ce qui les en détourne ? Le phénomène est d’autant plus frappant qu’il se produit chez les natures vierges et effectue un transfert de forces neuves. Comme dans toute passion saisie à sa source, c’est l’intégralité d’un avenir qui s’offre, alors que des gens plus âgés pourraient n’engager que la retombée de leurs espoirs déçus.

Vêtu ou non de bure, le mystique est un moine, un solitaire de devant le Seul (monachus vient de monos). Il a opté pour le délire du choix exclusif, du tête-à-tête radical, qui le désinsère complètement du monde des contingences afin de l’isoler dans un désert béatifiant. Là s’opère une exacte appropriation de l’objet de la passion à la passion elle-même. Celle-ci ne s’adresse plus à une créature qu’elle transforme en idole. Elle n’identifie plus le relatif à l’absolu. Le fantastique désir de l’homme trouve enfin un interlocuteur proportionné à sa démesure.

Plus que Tristan et Yseut, les amants de Dieu ont d’incandescentes paroles et des transes décisives où s’exprime un coeur créé pour cette suprême science qu’est la folie d’amour.

[PhotoCC]

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