Concerto pour une prière

J’aime écouter la musique. Elle me décrit à moi-même, développe les sentiments en moi à peine nés, met à nu mon cœur et mon âme avec plus de finesse, plus de tendresse que n’importe quel mot, si délié soit-il.

Portrait de Beethoven composant la Missa Solemnis

Parfois, dans des moments d’une rare harmonie, je me coule dans la musique tant elle exprime au-delà même de ma propre pensée, mes angoisses et mes élans. « La musique creuse le ciel » écrivait Charles Baudelaire. Elle est la seule en effet à pouvoir tendre le fil ténu sur lequel ma prière va glisser jusqu’à Dieu.

Mes musiques se fondent aux couleurs de mon âme et selon temps elle seront de Carlo Gesualdo, Bach, Schubert ou Mozart… et de bien d’autres encore. Mais le parcours que suit le plus volontiers ma prière est celui que lui trace Beethoven avec son concerto pour violon et orchestre en ré majeur 1.

1.- Allegro ma non troppo

Ses deux parties sont pour moi une longue méditation sans cesse renouvelée sur le tragique de la condition humaine, tiraillée entre la matière et l’esprit, mais aussi, et peut-être surtout, une voie de la réconciliation intérieure.

J’entends le concerto comme un commentaire des mots du Christ rapporté par Jean : « Vous êtes dans le monde, mais vous n’êtes pas du monde ». Je me retrouve moi-même dans ce chant presque douloureux du violon après l’introduction à la fois belle et violente, qui est le monde dans lequel je vis. Sur cette longue phrase plaintive me viennent aux lèvres les mots d’Élie : « Seigneur reprends ma vie : je ne vaux pas mieux que mes pères ».

Seigneur je suis las.
Je n’arriverai jamais
à comprendre le sens
de cette vie et du monde
où je suis.
Puisque la mort
est au bout de tout.
Seigneur,
reprends-moi.

L’orchestre et le violon engagent un dialogue sans concession, où le premier tour à tour menace, cajole, explique et le second se défend, compose, se met à l’unisson, puis se reprend pour aboutir à la tension insoutenable qu’expriment les deux voix presque dissonantes que l’archet fait chanter sur les cordes.

Seigneur, écoute mon cri.
Je suis brisé, écartelé
entre le monde dont je suis
et qui me réclame,
et, toi à qui j’appartiens.
Montre-moi,
Seigneur, le chemin.

Comme épuisé par ce terrible déchirement, l’homme sent le calme monter en lui. La nuit vient apaiser les brûlures du jour. Sur ce fond de monde endormi, monte la bouleversante prière du violon. Deux mains jointes se tendent désespérément vers le ciel. Prière de demande : « Vers toi, Seigneur… ». Prière de confiance : « En toi, Seigneur… ». Prière d’abandon : « Toi seul, Seigneur… ».

2.- Larghetto

Dans la paix ainsi retrouvée, ce sont les paroles de Pierre à la Transfiguration qui me viennent au cœur : « Seigneur, nous sommes bien ici. Dressons trois tentes ». Mais les évangélistes soulignent que Pierre ne savait pas quoi dire. La vie n’est pas en haut de la montagne.

« Père, je ne te demande pas de les retirer du monde, mais de les préserver du mauvais. »

Ces paroles, je les entends sur le lent mouvement d’orchestre qui fait la courte transition entre le second et le troisième mouvement.

3.- Rondo. Allegro

Ma prière, Seigneur,
m’avait sorti du monde.
Pardon d’avoir un moment
oublié que je ne pouvais
T’aimer sans aimer mes frères.

Et ce n’est pas un monde dur et triste que Beethoven me fait retrouver, mais celui de la fête. Les valses, les danses des villages, les chansons se mêlent et s’entremêlent, comme dans une longue sarabande où les instruments joueraient à se croiser, à se suivre, à se séparer pour mieux se retrouver. La prière à changer mon regard sur le monde et je suis prêt à louer le Seigneur dans la vie la plus humble.

Loué sois-tu, Seigneur,
pour les danses et les rires,
pour le soleil qui brille
dans les yeux des enfants,
pour les chansons tendres
et les chansons d’amour.
Loué sois-tu, Seigneur,
toi qui nous donne la joie,
toi qui nous guides
nono pas hors du monde
mais dans le monde,
pour y partager
la vie des hommes.
Loué sois-tu,
Seigneur de la musique,
qui mets au cœur l’harmonie.

Sitôt le dernier accord lentement évanoui, ce concerto continue de vibrer en moi, portant la paix et la joie profonde de l’unité retrouvée.

Notes:

  1. Le concerto pour violon et orchestre en ré majeur, opus 61, de Beethoven a été composé en 1806. C’est le seul concerto pour violon écrit par le compositeur. A la première audition, il a déconcerté à la fois par son écriture sans concession et sa structure inhabituelle (deux parties en trois mouvements, le troisième étant enchaîné au second sans interruption. La versions proposée ici est celle enregistrée par Anne-Sophie Mutter avec le Berliner Philharmoniker sous la direction d’Herbert von Karajan (Deutsche Grammophon, 1980 – release 2007).

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