Le paysage vidéoludique contemporain, bien que saturé par une production pléthorique, voit parfois émerger des œuvres dont l’ambition et la maîtrise formelle forcent l’admiration. Crying Suns, le premier titre d’envergure du studio montpelliérain Alt Shift, édité par Humble Bundle, s’inscrit précisément dans cette catégorie de joyaux indépendants qui transcendent leurs influences pour proposer une expérience singulière. Initialement lancé en septembre 2019, ce titre s’est rapidement imposé comme une référence incontournable du genre rogue-lite tactique, non seulement par l’efficacité de ses mécaniques de combat, mais surtout par la densité phénoménale de son univers narratif. En puisant ses racines dans les chefs-d’œuvre de la science-fiction littéraire tels que Dune de Frank Herbert et le cycle de Fondation d’Isaac Asimov, Alt Shift a conçu une épopée spatiale qui place le joueur au cœur d’un empire agonisant, confronté à sa propre finitude technologique et existentielle.
La genèse du projet
L’histoire de Crying Suns prend racine dans le sud de la France, à Montpellier, une cité devenue au fil des décennies l’un des pôles majeurs de la création vidéoludique européenne. Le studio Alt Shift, fondé en 2010, a mûri ce projet avec une vision claire : créer un jeu narratif et tactique doté d’une identité visuelle forte, capable de rivaliser avec les ténors du genre tout en proposant une approche radicalement différente de la gestion de flotte. La concrétisation de cette ambition a été permise par une campagne de financement participatif sur Kickstarter en 2018, laquelle a réuni plus de 72 000 €, témoignant dès le départ d’un intérêt marqué de la communauté pour cette proposition de « hard science-fiction ». Sous la direction de Frédéric Lopez, l’équipe a cherché à s’éloigner de la gestion « micro » souvent associée aux jeux de survie spatiale pour privilégier une approche « macro », où le joueur incarne véritablement un amiral supervisant des engagements de grande envergure.
Le choix d’Humble Bundle comme éditeur a offert au titre une rampe de lancement idéale, garantissant une visibilité sur les plateformes Windows et macOS dès septembre 2019, avant que le succès ne pousse le studio à porter l’expérience sur iOS, Android et Nintendo Switch entre 2020 et 2021. Ce déploiement multi-plateforme a été accompagné d’un suivi exemplaire, illustré par des mises à jour gratuites massives comme Advanced Tactics et Last Orders, qui ont non seulement équilibré le jeu mais ont également étendu son contenu de manière drastique. L’usage du moteur Unity a permis d’atteindre une finesse visuelle remarquable, supportant des résolutions allant jusqu’à la 5K à 60 images par seconde sur les configurations les plus musclées, tout en conservant une accessibilité technique pour les machines plus modestes.
La structure narrative
Ce qui distingue fondamentalement Crying Suns de ses contemporains, c’est l’intelligence de son écriture et la profondeur de son lore. Le joueur est projeté dans le rôle de l’amiral Ellys Idaho, ou plus précisément d’un clone de ce dernier, autrefois le plus grand stratège de l’Empire, réveillé dans une installation secrète sur la planète Gehenna par Kaliban, la dernière unité OMNI fonctionnelle connue. Le postulat de départ est d’une mélancolie saisissante : après 700 ans d’une paix et d’une prospérité assurées par les OMNIs — des intelligences artificielles quasi divines gérant chaque aspect de la vie humaine, de la production alimentaire au climat — ces machines se sont soudainement tues. Ce silence, nommé « The Shutdown », a provoqué l’effondrement immédiat et violent d’un empire qui avait perdu toute capacité d’autosuffisance.

L’influence d’Isaac Asimov est ici flagrante, notamment dans cette représentation d’un empire galactique déclinant, incapable de maintenir sa propre technologie, une thématique centrale du cycle de Fondation. De même, l’hommage à Frank Herbert transparaît à travers le nom du protagoniste, Idaho, rappelant inévitablement les multiples réincarnations de Duncan Idaho dans l’univers de Dune. Mais Crying Suns va plus loin que le simple clin d’œil ; il intègre ces concepts dans sa structure même. Le clonage n’est pas seulement un prétexte au genre rogue-lite, il est une composante diégétique essentielle. Chaque mort de l’amiral conduit à l’activation d’un nouveau clone qui hérite de la mémoire de ses prédécesseurs, transformant la progression par l’échec en une quête de vérité sur la nature même de l’humanité et de ses créateurs mécaniques. L’intrigue est segmentée en six chapitres, chacun explorant un secteur différent de l’empire déchu et confrontant Idaho à des factions qui ont émergé des décombres de la civilisation.
Le récit aborde des thèmes complexes tels que l’hubris technologique, la dépendance servile à l’automatisation et la désagrégation des structures sociales face à la pénurie. La population humaine, autrefois oisive et assistée par les OMNIs, se retrouve plongée dans un cauchemar post-apocalyptique où les ressources comme le Neo-N (le carburant indispensable aux sauts interstellaires) sont devenues le nerf d’une guerre de survie désespérée. Cette atmosphère est renforcée par des dialogues soignés et des rencontres aléatoires qui, bien que parfois répétitives au fil des nombreuses tentatives, parviennent à esquisser le portrait d’une galaxie mourante où l’héroïsme est souvent sacrifié sur l’autel du pragmatisme froid.
Mécaniques de combat
Le système de combat de Crying Suns constitue le cœur battant de l’expérience ludique. Contrairement à d’autres titres du genre qui se focalisent sur la gestion interne d’un vaisseau, ici l’action se déroule sur une grille hexagonale en deux dimensions où deux cuirassés de ligne s’affrontent par escadrilles interposées. Le joueur doit orchestrer le déploiement de ses unités en temps réel, avec la possibilité d’utiliser une pause active pour analyser le champ de bataille et donner des ordres précis. Cette dimension tactique repose sur un système d’équilibre de type « pierre-feuille-ciseaux » d’une efficacité redoutable : les Chasseurs dominent les Drones, les Drones surpassent les Frégates, et les Frégates écrasent les Chasseurs.

Cependant, cette base simple est enrichie par une multitude de variables qui transforment chaque affrontement en un puzzle stratégique complexe. Les escadrilles possèdent des capacités spéciales qui peuvent renverser le cours d’une bataille : certains chasseurs peuvent se camoufler pour infiltrer les lignes ennemies, tandis que des drones kamikazes, les « Boomer Drones », explosent à leur destruction en infligeant des dégâts de zone dévastateurs. Les croiseurs, unités de longue portée, ajoutent une couche supplémentaire de complexité en pilonnant l’adversaire depuis l’arrière, tout en étant extrêmement vulnérables au corps à corps. L’environnement spatial n’est pas non plus négligeable, la grille pouvant contenir des champs d’astéroïdes offrant une couverture, des tourelles de défense automatisées, ou des zones de décharge électromagnétique (IEM) capables de paralyser les unités les plus avancées.
Le cuirassé lui-même, véritable base mobile du joueur, participe activement à l’effort de guerre. Il dispose de ports d’armement permettant d’équiper des lasers à haute énergie, des catapultes de débris projetant des astéroïdes sur l’ennemi, ou des armes cryogéniques capables de geler les escadrilles adverses. La gestion de l’énergie et des temps de recharge, souvent supérieurs à 30 secondes pour les armes les plus lourdes, impose une planification rigoureuse. De plus, les systèmes auxiliaires, tels que les amplificateurs de réparation ou les projecteurs de boucliers, offrent des leviers tactiques essentiels pour protéger ses troupes ou maximiser leur efficacité offensive. La perte d’une escadrille n’est pas définitive, les unités étant reconstruites au fil du temps dans les hangars du vaisseau, mais chaque destruction affaiblit temporairement la capacité de projection de force du joueur, rendant chaque perte douloureuse.
Gestion de flotte et exploration au sein d’un univers procédural
La navigation dans Crying Suns s’articule autour de secteurs galactiques générés de manière procédurale, garantissant un renouvellement des situations à chaque nouvelle expédition. Chaque système stellaire visité propose plusieurs points d’intérêt, symbolisés par des balises ou des planètes, que le joueur doit explorer tout en gérant ses ressources limitées. Le Neo-N est la ressource la plus critique : chaque saut consomme du carburant, et la pénurie oblige à passer du temps pour raffiner des substituts, ce qui permet à la menace poursuivante de gagner du terrain. Cette dynamique de « course contre la montre » maintient une pression constante, obligeant le joueur à peser chaque décision : faut-il bifurquer vers une anomalie risquée dans l’espoir de trouver du Scrap, ou filer vers la sortie du secteur pour préserver l’intégrité de la coque ?

Le Scrap, monnaie issue du recyclage technologique, est indispensable pour améliorer les systèmes du vaisseau mère, augmenter le nombre de baies d’escadrilles actives, ou recruter de nouveaux officiers. Les officiers sont des personnages clés dotés de compétences uniques qui influencent aussi bien les combats que les événements narratifs. Par exemple, un officier spécialisé en technologie pourra réparer une station orbitale à la dérive, tandis qu’un expert en combat pourra intimider des pirates pour obtenir des informations ouvrir les hostilités. Leur rôle est prépondérant lors des expéditions planétaires, des phases de jeu où le joueur envoie un détachement de commandos au sol pour explorer des ruines ou des installations industrielles. Ces missions sont gérées de manière textuelle et statistique : l’officier choisi pour mener l’escouade doit posséder les compétences requises pour franchir les obstacles rencontrés. Bien que ces phases soient moins visuelles que les batailles spatiales, elles constituent une source majeure de revenus et d’objets prototypes, au risque de perdre définitivement ses précieux soldats.
La structure du jeu en chapitres autonomes permet d’atténuer la frustration inhérente au rogue-lite. Lorsqu’un chapitre est complété, la progression narrative est validée, et le joueur peut recommencer les chapitres suivants avec de nouveaux vaisseaux débloqués, possédant chacun leurs propres spécialisations. Par exemple, le cuirassé de classe Kaos se spécialise dans le déploiement massif de drones kamikazes, tandis que d’autres classes privilégieront les armes de bord dévastatrices ou les tactiques de guérilla furtive. Cette variété de styles de jeu encourage l’expérimentation et offre une rejouabilité considérable, chaque vaisseau demandant une approche tactique radicalement différente pour triompher des boss de fin de secteur.
L’excellence graphique et sonore au service de l’immersion
Sur le plan visuel, Crying Suns accomplit une prouesse en proposant un style que les développeurs qualifient de « pixel art HD ». Cette esthétique mêle habilement des personnages et des décors pixelisés à une gestion moderne de la lumière et de la profondeur, rendue possible par l’intégration de modèles 3D angulaires recouverts de textures pixelisées. Le résultat est une image d’une grande finesse, où les effets de particules, les reflets sur le pont du vaisseau et les jeux d’ombres créent une atmosphère à la fois mélancolique et majestueuse. La palette de couleurs, dominée par des teintes froides et des contrastes marqués, souligne le caractère crépusculaire de cet univers où les étoiles elles-mêmes semblent s’éteindre.
Le design sonore, sous la direction d’Aymeric Schwartz, parachève cette immersion. La bande-son, aux accents de synthétiseurs éthérés rappelant les travaux de Vangelis ou de Disasterpeace, accompagne parfaitement la solitude de l’amiral sur son pont. Les bruits de fond de l’intelligence artificielle, les alarmes assourdies lors des impacts et le grondement sourd des réacteurs lors des sauts spatiaux participent à la sensation d’être aux commandes d’une machine colossale et vieillissante. L’attention portée aux détails est telle que même l’interface utilisateur, minimaliste et élégante, semble faire partie intégrante de l’instrumentation du vaisseau, renforçant la cohérence diégétique globale.
Une conclusion magistrale
Le succès de Crying Suns ne s’est pas arrêté à sa sortie initiale. Alt Shift a continué de soutenir son œuvre avec un dévouement rare, offrant aux joueurs des extensions gratuites qui ont considérablement approfondi l’expérience. La mise à jour Advanced Tactics, publiée en juin 2020, a introduit de nouvelles armes, de nouvelles unités et des capacités d’officiers remaniées, offrant une plus grande souplesse tactique lors des affrontements. Mais c’est sans doute la mise à jour finale, Last Orders, lancée en mai 2023, qui constitue l’aboutissement ultime du projet.
Cette extension a ajouté deux nouvelles factions majeures, chacune dotée de ses propres vaisseaux jouables et de styles de combat uniques:
- Les Prag Mah : Une caste de juges et d’exécuteurs impériaux impitoyables. Leur vaisseau, le Horus Class, favorise une approche autoritaire et punitive du combat spatial.
- La Phalanx : Un ordre de guerriers mercenaires d’élite. Leur cuirassé, le Kronos Class, repose sur des tactiques de combat avancées et une robustesse exemplaire.
Last Orders a également enrichi le jeu de 30 nouveaux événements narratifs, de quatre officiers spéciaux supplémentaires et de plus d’une dizaine de nouveaux objets de champ de bataille, tels que le « Rewinder » ou les escadrilles de bombardiers. L’ajout de la fonction « Intel Broker » pour les expéditions planétaires a également répondu à l’une des critiques récurrentes des joueurs concernant l’aspect aléatoire des missions au sol, en permettant d’acheter des informations stratégiques pour réduire les risques d’échec. Ces ajouts témoignent de la volonté du studio de peaufiner son œuvre jusqu’au moindre détail, faisant de Crying Suns l’un des rogue-lites les plus complets et les mieux équilibrés du marché.
Une analyse critique
Malgré ses innombrables qualités, Crying Suns n’est pas exempt de certains reproches, souvent inhérents à la structure même du genre qu’il habite. Certains joueurs ont noté une répétitivité dans les événements aléatoires lors des sessions de jeu prolongées, un écueil que le studio a tenté de corriger par une refonte de la distribution des événements lors des mises à jour successives. De même, la difficulté a été jugée par certains vétérans de FTL comme étant plus accessible, surtout dans les premiers chapitres, bien que les modes de difficulté supérieurs et les derniers segments de l’aventure offrent un défi substantiel.
L’aspect abstrait des expéditions planétaires a également pu frustrer ceux qui espéraient une interaction plus directe lors de l’exploration des surfaces. Cependant, ces éléments pèsent peu face à la cohérence et à la force de la proposition globale. Crying Suns réussit là où beaucoup d’autres échouent : il parvient à marier une narration de haute volée avec des mécaniques de jeu addictives, sans que l’un ne vienne occulter l’autre. La fin du voyage, avec ses révélations sur la nature des OMNIs et le destin de l’humanité, offre une conclusion d’une puissance thématique rare dans le domaine des jeux indépendants, laissant le joueur songeur bien après avoir éteint son écran.
Un chef-d’œuvre de la science-fiction française
En définitive, Crying Suns s’impose comme une œuvre magistrale qui fait honneur à ses illustres inspirations littéraires tout en traçant son propre chemin dans le paysage du jeu vidéo moderne. Alt Shift a réussi le pari de créer un univers d’une mélancolie envoûtante, servi par une esthétique irréprochable et des mécaniques tactiques d’une grande finesse. Que l’on soit un amateur de stratégie pure, un passionné de récits spatiaux complexes ou simplement un curieux en quête d’une expérience esthétique forte, ce titre mérite amplement sa place au panthéon des productions indépendantes.
Le voyage de l’amiral Idaho à travers les décombres de l’empire est bien plus qu’une simple série de batailles spatiales ; c’est une méditation sur la chute des civilisations et l’incapacité de l’homme à survivre sans ses propres créations. Avec le soutien continu de Humble Bundle et une communauté de fidèles, Crying Suns demeure, des années après sa sortie, une expérience vibrante de pertinence, un phare solitaire brillant dans les ténèbres d’une galaxie qui a oublié comment prier ses dieux de métal. C’est une œuvre que tout « geek » digne de ce nom se doit d’avoir explorée, un témoignage éclatant du talent de la scène française et une promesse de lendemains ambitieux pour le studio Alt Shift.
Note :
