đ Thomas Mann, Altesse Royale, Paris, Grasset, Collection Cahiers Rouges, 1983 (disponible), 352 p.
Il est des lectures qui ressemblent Ă une promenade dâautomne dans les jardins dâun chĂąteau Ă©vanescent, construit Ă la lisiĂšre du monde des hommes : lâair y est vif, lâordre y est souverain, et pourtant, une mĂ©lancolie tenace sâaccroche aux dorures des grilles. En rouvrant Altesse royale de Thomas Mann, jâai retrouvĂ© ce sentiment exquis dâassister Ă la fin dâun monde, mise en scĂšne avec une ironie aussi tranchante quâune lame de rasoir dissimulĂ©e dans un gant de velours. On a souvent reprochĂ© Ă ce roman, paru en 1909, une certaine lĂ©gĂšretĂ© au regard de la densitĂ© mĂ©taphysique de La Montagne magique ou de la chute crĂ©pusculaire des Buddenbrook. Câest, Ă mon sens, mĂ©connaĂźtre la profondeur du sourire de Mann.
Lâhistoire nous conduit Ă Grimmburg, un petit Ătat imaginaire, mais terriblement rĂ©el dans sa dĂ©suĂ©tude, oĂč le jeune prince Klaus Heinrich est appelĂ© Ă incarner « lâexistence reprĂ©sentative ». Quel mot terrible et magnifique ! Il sâagit pour lui de nâĂȘtre rien dâautre quâun symbole, une icĂŽne de parade, un homme dont la fonction est de paraĂźtre plutĂŽt que dâexister. Mann excelle Ă dĂ©crire ce faste un peu miteux, cette Ă©tiquette rigide qui sert de rempart Ă la banqueroute financiĂšre de la Couronne. Ă travers Klaus Heinrich, câest la figure mĂȘme de lâartiste que lâauteur interroge : cet ĂȘtre Ă part, condamnĂ© Ă la solitude par son statut, observant la vie rĂ©elle depuis le balcon dâune scĂšne oĂč il joue perpĂ©tuellement son propre rĂŽle.
Mais ce qui me touche particuliĂšrement dans cette Ćuvre, câest lâirruption de la modernitĂ© sous les traits dâImma Spoelmann, la fille dâun milliardaire amĂ©ricain. Son arrivĂ©e dans cette cour poussiĂ©reuse agit comme un courant dâair frais, ou plutĂŽt comme une secousse tellurique. La collision entre le sang bleu, anĂ©miĂ© par les siĂšcles, et lâor nouveau, brut et pragmatique, donne lieu Ă des Ă©changes dâune finesse psychologique rare. Le roman se transforme alors en un conte de fĂ©es singulier, oĂč lâamour nâest pas seulement un Ă©lan du cĆur, mais une nĂ©gociation nĂ©cessaire entre le passĂ© et le futur, entre le devoir sacrĂ© et le principe de rĂ©alitĂ©.
En tournant la derniĂšre page de ce livre, jâai le sentiment que Thomas Mann a rĂ©ussi le tour de force de transformer une satire sociale en une mĂ©ditation tendre sur la rĂ©conciliation. Il nous offre une porte de sortie Ă la solitude de lâexceptionnel. Altesse royale nâest pas quâune chronique de cour ; câest le rĂ©cit dâun homme qui apprend, avec une maladresse touchante, Ă descendre de son piĂ©destal pour enfin toucher la terre ferme et, peut-ĂȘtre, le bonheur. Câest une lecture indispensable pour quiconque aime les phrases qui respirent la dignitĂ© et lâesprit, un joyau de prose ciselĂ©e que je ne saurais trop vous inviter Ă dĂ©couvrir ou Ă relire, pour le simple plaisir de voir la lumiĂšre vaciller sur les lustres de cristal du Grand-DuchĂ© de Grimmburg.
Note :
