James Herriot ou l’éloge de la lenteur et de la bienveillance

Paysage du Yorkshire

Au sein du foisonnement audiovisuel actuel, où la surenchère de violence et le cynisme semblent souvent constituer le pivot des productions de prestige, une œuvre britannique s’est imposée avec une force tranquille comme un monument de bienveillance et de perfection formelle. La série intitulée en français « James Herriot, chroniques d’un jeune vétérinaire », et connue par les anglophiles sous le titre original « All Creatures Great and Small », représente bien plus qu’une simple adaptation littéraire. Elle constitue une immersion sensorielle et émotionnelle dans le Yorkshire des années 1930, capturant avec une fidélité quasi mystique l’essence de l’œuvre d’Alfred Wight, le vétérinaire-écrivain qui, sous le pseudonyme de James Herriot, a enchanté des générations de lecteurs. Cette production de Playground Entertainment pour Channel 5 et PBS Masterpiece, dirigée par Ben Vanstone et Brian Percival, ne se contente pas de dépoussiérer un classique ; elle en magnifie chaque nuance pour offrir un récit qui, tout en étant d’une politesse exquise, se révèle d’une puissance narrative rare.

L’héritage d’Alfred Wight

Pour comprendre l’enthousiasme que suscite cette série, il convient de remonter à la source : la vie et l’œuvre de James Alfred Wight, né en 1916. Ce vétérinaire formé à Glasgow a exercé pendant près de cinquante ans dans la ville de Thirsk, qu’il a immortalisée sous le nom de Darrowby. Son génie a résidé dans sa capacité à transformer des anecdotes de pratique quotidienne — parfois rudes, souvent comiques, toujours empreintes d’humanité — en une fresque sociale d’une Angleterre rurale en pleine mutation. Le pseudonyme de James Herriot fut adopté par nécessité déontologique, l’ordre des vétérinaires de l’époque interdisant toute publicité, mais il est devenu le symbole d’une littérature de la proximité et de l’empathie.

L’œuvre romanesque, composée de huit volumes au Royaume-Uni, s’appuie sur une structure épisodique idéale pour la télévision. Chaque chapitre est une fenêtre ouverte sur une rencontre, un cas médical ou une confrontation avec les fermiers du Yorkshire, dont le laconisme et la rudesse cachent souvent une profonde sagesse. La série actuelle rend hommage à cette structure tout en tissant des arcs narratifs sur le long terme qui explorent la psychologie des personnages avec une finesse inédite.

Une esthétique magistrale

La direction artistique de la série constitue l’un de ses atouts les plus éclatants. La production designer Jacqueline Smith a élaboré une identité visuelle d’une précision chirurgicale, s’inspirant des toiles de l’artiste Simon Palmer pour définir une palette chromatique qu’elle qualifie de « beurrée ». Cette esthétique privilégie les tons chauds, les jaunes doux et les bruns terreux, créant une atmosphère de confort domestique au sein de Skeldale House qui contraste avec les verts profonds et les gris changeants des vallons du Yorkshire. Skeldale House est ainsi conçue comme un refuge, un sanctuaire de civilisation et de chaleur humaine au milieu d’une nature parfois hostile.

Le choix des lieux de tournage témoigne également de cette quête d’authenticité. Si la série originale de 1978 utilisait Askrigg, la version actuelle a jeté son dévolu sur Grassington pour incarner Darrowby. Ce village, avec son architecture géorgienne et ses rues pavées, offre un cadre préservé qui semble avoir échappé au passage du temps. La production a su gommer les traces de modernité pour restituer l’âme des années 1930, transformant chaque plan en une véritable composition picturale qui incite au recueillement et à la contemplation.

La distribution

Le succès de cette adaptation repose sur les épaules d’un casting qui a su s’approprier des rôles pourtant déjà iconiques. Nicholas Ralph, pour ses débuts à l’écran, incarne un James Herriot d’une sincérité désarmante. Son portrait du jeune vétérinaire, partagé entre son idéalisme professionnel et sa gaucherie sociale face aux habitants du Yorkshire, est le point d’ancrage émotionnel de la série. Ralph a suivi une formation rigoureuse en procédures vétérinaires pour garantir que ses gestes techniques, qu’il s’agisse de l’examen d’un taureau ou d’une intervention sur un chien, soient d’un réalisme irréprochable.

Samuel West livre une performance nuancée dans le rôle de Siegfried Farnon, le propriétaire de la clinique. Il capture toute la complexité de cet homme excentrique, colérique et pourtant doté d’un cœur d’or. West a su insuffler à Siegfried une dimension mélancolique, liée à son passé d’officier vétérinaire durant la Grande Guerre, expliquant son exigence absolue envers lui-même et les autres. Face à lui, Callum Woodhouse apporte une légèreté bienvenue dans le rôle de Tristan, le frère cadet dilettante. Leur relation fraternelle, faite de chamailleries incessantes et d’une affection profonde, constitue l’un des ressorts comiques les plus efficaces de la série.

Le personnage de Mrs Hall, interprété par Anna Madeley, a été considérablement enrichi pour cette version. Elle n’est plus seulement l’intendante efficace de Skeldale House, mais le véritable pivot moral de la famille de substitution qui s’y est formée. Son passé, évoqué avec pudeur, et sa force de caractère en font l’un des personnages les plus respectés et aimés du public. Enfin, Rachel Shenton incarne une Helen Alderson moderne et indépendante. Fille de fermier habituée aux travaux les plus rudes, elle représente la résilience et la dignité du monde rural, loin des clichés de la jeune fille en détresse.

L’éthique vétérinaire

Au-delà de son cadre bucolique, la série aborde des questions fondamentales liées à la déontologie vétérinaire. James Herriot est présenté comme le gardien du bien-être animal, une figure dont la mission dépasse largement le simple soin médical. La série explore les dilemmes éthiques de l’époque : la tension entre les intérêts financiers des propriétaires et la santé de l’animal, les limites de l’intervention chirurgicale face à la souffrance, et la nécessité de l’empathie envers le patient comme envers le client.

La production a mis un point d’honneur à traiter les animaux avec un respect absolu. L’utilisation de prothèses ultra-réalistes, comme l’arrière-train d’une vache pour une mise bas, permet de simuler des interventions chirurgicales complexes sans causer le moindre stress aux animaux de tournage. Cette approche permet aux acteurs de s’immerger totalement dans leurs gestes médicaux, renforçant la crédibilité de chaque scène clinique. La série souligne également l’importance du lien affectif entre l’homme et l’animal, que ce soit à travers le personnage de Mrs Pumphrey et son Pékinois Tricki Woo, ou à travers les fermiers dont la survie dépend de leur bétail.

Un succès phénoménal en temps de crise

Le rayonnement international de la série, particulièrement aux États-Unis où elle a attiré plus de 10 millions de spectateurs, s’explique par son caractère de « baume émotionnel ». Diffusée en pleine pandémie de COVID-19, elle a offert une alternative radicale aux productions anxiogènes. Rolling Stone l’a qualifiée d’ « incroyable apaisement », notant que son optimisme et son sens de la communauté constituaient un contraste salvateur avec la réalité du moment.

Cette bienveillance n’est jamais synonyme de mièvrerie. La série affronte des thématiques difficiles, comme la perte, la solitude ou les conséquences de la guerre, mais elle le fait avec une décence et une politesse qui élèvent le propos. C’est cette « révolution de la gentillesse », comme l’a souligné Samuel West, qui fait de « James Herriot, chroniques d’un jeune vétérinaire » une œuvre profondément politique dans sa défense des valeurs humaines fondamentales.

L’ombre de la Seconde Guerre mondiale

Au fil des saisons, la série s’éloigne de l’insouciance des années 1930 pour affronter les réalités de la guerre. La saison 4, située en 1940, illustre l’impact du conflit sur le quotidien des vallons. Le rationnement, la mobilisation des hommes comme Tristan, et l’incertitude quant à l’avenir viennent assombrir l’horizon de Darrowby. Les historiens ont d’ailleurs salué la précision de la série concernant des détails comme la baisse de la natalité ou l’ingéniosité des mères de famille pour maintenir les traditions de Noël malgré les privations.

Cette évolution permet à la série de gagner en profondeur dramatique sans perdre son identité. Elle montre comment la communauté se serre les coudes face à l’adversité, soulignant que la résilience naît de la solidarité. Le départ de James pour la RAF et les nouveaux visages qui intègrent la clinique, comme Richard Carmody, insufflent une nouvelle dynamique qui porte la série vers de nouveaux sommets de popularité.

Costume et design

Le travail de la costumière Ros Little mérite une mention spéciale pour sa contribution à la narration visuelle. Chaque tenue reflète l’évolution et la position sociale des personnages. James commence la série avec des complets citadins de Glasgow avant d’adopter les tweeds et les cordurois plus pratiques des fermiers du Yorkshire. Les vestes Fair Isle de Tristan soulignent son caractère impétueux et sa jeunesse, tandis que les tenues de Helen, mêlant élégance et fonctionnalité avec ses dungarees, ont fait d’elle une icône de style rural.

Le souci du détail s’étend aux accessoires : les montres, les chapeaux et même les tabliers de Mrs Hall sont choisis pour leur exactitude historique. Cette précision vestimentaire renforce l’immersion du spectateur dans une époque où le vêtement était avant tout un outil de travail et une marque de respectabilité. La splendeur de la robe de soirée en velours bleu paon portée par Helen lors d’une réception chez Mrs Pumphrey reste l’un des moments visuels les plus marquants, symbolisant la métamorphose d’une travailleuse de la terre en une femme d’une élégance intemporelle.

Médecine et progrès

Un aspect fascinant de la série est sa documentation sur l’évolution de la médecine vétérinaire. Dans les premiers épisodes, James et Siegfried manipulent des remèdes souvent rudimentaires, hérités du XIXe siècle. L’introduction progressive de technologies comme les rayons X ou de traitements révolutionnaires comme la pénicilline (découverte en 1928 mais synthétisée plus tard) illustre le basculement vers une science moderne. La série montre avec finesse la résistance des fermiers face à ces nouveautés, préférant parfois les méthodes traditionnelles de leurs ancêtres.

Cette lutte pour la modernisation de la pratique vétérinaire est le reflet des changements sociétaux plus larges de l’époque. James Herriot n’est pas seulement un soignant ; il est un messager du progrès dans un monde qui valorise la stabilité et la coutume. Sa persévérance, son éthique de travail et son humilité finissent par convaincre les plus sceptiques, faisant de lui un membre indispensable de la communauté de Darrowby.

Perspectives d’avenir

L’annonce de la confirmation des saisons 7 et 8 témoigne de la confiance absolue des diffuseurs dans cette franchise. La sixième saison, d’ores et déjà accessible en streaming pour le public belge sur la plateforme Auvio.be, marque une étape charnière en nous transportant en 1945, au moment où la guerre en Europe touche à sa fin. Cette transition vers une paix tant espérée s’accompagne de nouveaux visages, comme la famille Beauvoir, et de l’évolution de la vie domestique à Skeldale avec l’arrivée de la petite Rosie Herriot, assurant ainsi le renouvellement constant de cette fresque humaine.

« James Herriot, chroniques d’un jeune vétérinaire » s’est imposée comme une œuvre incontournable, capable de réconcilier le grand public avec une télévision de qualité, exigeante sur la forme et généreuse sur le fond. Elle est la preuve que les histoires simples, lorsqu’elles sont racontées avec talent et sincérité, possèdent une portée universelle. Pour tout amateur de séries télévisées, cette œuvre représente un sommet de l’art dramatique britannique contemporain, une invitation au voyage et une célébration de la vie sous toutes ses formes.

 Un plaidoyer pour la lenteur et l’observation

À une époque dominée par l’instantanéité et l’accélération numérique, la série propose un éloge de la lenteur. Le temps du vétérinaire est celui de la nature, de la gestation des bêtes, du cycle des saisons. Les scènes d’examen médical, souvent longues et détaillées, invitent le spectateur à une forme de méditation. On y apprend l’importance de l’observation silencieuse, de l’écoute des sons imperceptibles et de la patience nécessaire pour gagner la confiance d’un animal qu’il soit sauvage ou domestique.

Cette dimension contemplative est magnifiée par la photographie, qui sait capturer les lumières changeantes du Yorkshire, des aubes brumeuses aux couchers de soleil dorés sur les collines. La nature n’est pas qu’un décor ; elle est une force vive qui dicte sa loi aux hommes et aux bêtes. En nous reconnectant à ces cycles naturels, la série nous rappelle notre propre place au sein du vivant, une leçon de modestie et d’émerveillement qui constitue sans doute le secret de son incroyable résonance émotionnelle.

Un homme de bien

Certains critiques ont vu en James Herriot une figure de dévouement absolu, presque sainte dans son abnégation. Cependant, la force de l’interprétation de Nicholas Ralph réside dans son humanité faillible. James doute, commet des erreurs, s’épuise et se laisse parfois gagner par le découragement. C’est précisément cette vulnérabilité qui le rend si proche du spectateur. Son héroïsme n’est pas celui des exploits spectaculaires, mais celui de la persévérance quotidienne, de la marche dans la neige pour soigner une brebis égarée, et de la parole réconfortante adressée à un fermier dont le gagne-pain est menacé.

La série célèbre ainsi un héroïsme du quotidien, une forme de grandeur qui ne cherche pas la lumière mais qui illumine la vie de ceux qu’elle croise. C’est un message d’une actualité brûlante : dans un monde fragmenté, la simple volonté d’être utile et de réduire la souffrance d’autrui, qu’il soit humain ou animal, demeure l’ambition la plus noble qui soit. 

Une œuvre majeure du patrimoine télévisuel

En somme, « James Herriot, chroniques d’un jeune vétérinaire » s’affirme comme une production d’une qualité exceptionnelle, un joyau de la télévision britannique qui a su réinventer un classique pour le XXIe siècle. Par sa direction artistique sublime, sa distribution impeccable et sa profondeur thématique, elle offre une expérience télévisuelle totale, capable de toucher l’esprit comme le cœur. Elle nous invite à poser un regard plus doux sur le monde, à apprécier la beauté des choses simples et à cultiver cette bienveillance qui, plus que jamais, semble être le remède le plus précieux à nos maux contemporains. Que l’on soit un fidèle de l’œuvre de Herriot ou un nouveau venu dans les vallons du Yorkshire, cette série est une escale incontournable, une promesse de sérénité et d’émerveillement renouvelée à chaque épisode.