Il y a des questions que l’on repousse longtemps parce que le simple fait de les formuler provoque l’inconfort et parfois la souffrance. Celle-là, je me la suis posée au creux de certaines nuits, après avoir lu des témoignages de victimes d’abus, après avoir assisté à de lamentables débats doctrinaux, après avoir subi, avec une irritation croissante, le cléricalisme de certains milieux, après avoir entendu des amis proches claquer la porte de l’Église avec un mélange de soulagement et de deuil. Pourquoi rester ? Non pas par paresse, non pas par habitude, non pas parce que la question serait trop difficile à affronter — mais précisément parce qu’elle l’est.
Je ne suis pas théologien, juste un laïc raisonnablement bien formé, avec les mêmes doutes que beaucoup d’entre vous et avec la conscience aiguë que ma réponse ne vaudra peut-être rien pour celui dont la blessure est autrement plus profonde que la mienne.
Ce que je ne peux plus ignorer
Commençons par là, parce que toute honnêteté l’exige.
Les scandales liés aux abus sexuels et spirituels ont dévasté des milliers de vies. Les rapports publiés ces dernières années en France, en Allemagne, aux États-Unis, en Irlande et ailleurs ont révélé des mécanismes institutionnels de protection des coupables et d’écrasement des victimes d’une ampleur qui dépasse l’entendement. Ce n’est pas une question de « quelques brebis galeuses » : c’est un système, une culture du silence et de la hiérarchie sacralisée, qui a permis l’impensable.
Les divisions doctrinales et disciplinaires, elles, fracturent le corps ecclésial de l’intérieur avec une énergie parfois plus proche de la haine que du débat théologique. Des chrétiens s’excommunient mutuellement à coups d’arguments « préremptoires ». Des évêques s’affrontent sur des questions dont l’âpreté serait incompréhensible à quiconque ignorerait l’histoire de l’Église. La charité fraternelle, cette vertu théologale si centrale, semble parfois la grande absente des cénacles romains comme des forums en ligne.
Je n’atténue rien de tout cela. Atténuer serait une trahison supplémentaire.
Ce qui m’a empêché de partir
Je me souviens d’un soir, il y a quelques années, où un ami — brillant, droit, sincèrement épris de justice — m’a dit : « Je ne comprends pas comment tu peux encore communier dans une institution pareille. » Son interpellation était légitime. Elle l’est toujours.
Ce qui m’a retenu n’est pas l’Église comme institution. Ce n’est pas l’autorité du magistère, ni les sermons des prêtres, ni les enseignements de quelques gourous autoproclamés. Ce qui m’a retenu est quelque chose d’antérieur à tout cela — quelque chose que ces réalités-là n’ont jamais réussi à tout à fait obscurcir. C’est la personne du Christ.
Non pas un Christ abstrait, non pas une figure mythologique réinterprétée au gré des idéologies successives, mais le Christ des Évangiles : celui qui touche le lépreux, celui qui relève la femme adultère, celui qui mange avec les péagers et les prostituées, celui dont la mort et la résurrection constituent, pour moi, l’événement le plus réel et le plus décisif de l’histoire humaine. Cette conviction n’est pas le fruit d’une éducation passive reçue dans l’enfance — elle a été éprouvée, contestée, traversée par le doute, et elle est revenue à chaque fois plus sobre et plus solide.
L’Église, dans sa réalité historique et institutionnelle, est une réalité humaine, blessée. La théologie catholique elle-même ne l’a jamais nié : l’Église est à la fois sainte par sa vocation et pécheresse dans ses membres. Cette tension n’est pas une excuse commode ; c’est une vérité doctrinale qu’il faut prendre dans toute sa rigueur, sans l’utiliser pour étouffer la critique.
La question du « où aller » ?
Certains m’ont objecté que cette fidélité était une forme de complicité. D’autres ont suivi le chemin inverse : certains vers d’autres confessions chrétiennes, d’autres vers un christianisme sans Église, d’autres encore vers un agnosticisme digne et sincère. Je ne juge aucun de ces chemins. Je comprends profondément chacun d’eux.
Mais pour moi, la question s’est posée avec une brutalité simple : si je pars, où vais-je ? Vers quelle communauté sans histoire, sans blessure, sans péché ? Il n’en existe pas. Le protestantisme a ses propres fractures, ses propres dérives, sa propre part d’ombre. Toute institution humaine porte en elle le grain de la corruption. Ce n’est pas une raison suffisante pour rester dans l’une en particulier — mais c’est une raison suffisante pour cesser de chercher une Église parfaite qui n’existe nulle part sous le ciel.
Ce qui m’a fait rester dans la tradition catholique spécifiquement, c’est la richesse d’une tradition intellectuelle, spirituelle et mystique sans équivalent — les Pères de l’Église, la scolastique, la mystique rhénane, Pascal, Newman, Thérèse de Lisieux, Hans Urs von Balthasar, Dorothy Day. C’est la réalité sacramentelle : cette conviction que dans l’Eucharistie, quelque chose se passe qui excède infiniment l’émotion collective et le souvenir symbolique. C’est la prière liturgique dans sa profondeur millénaire.
Et c’est, peut-être surtout, les saints — non pas comme panoplie hagiographique rassurante, mais comme témoins vivants de la possibilité réelle de la sainteté à l’intérieur même de cette institution abîmée. Le fait que François d’Assise ait vécu dans une Église corrompue par l’argent et les luttes de pouvoir ne diminue en rien la radicalité de son témoignage. Le fait que Charles de Foucauld ait traversé une foi médiocre avant d’atteindre une pauvreté évangélique absolue dit quelque chose d’important sur ce que l’Église peut produire en dépit d’elle-même.
Rester n’est pas acquiescer
Il me semble crucial de dissiper un malentendu : rester dans l’Église n’est pas approuver ses erreurs, ses crimes, ses lâchetés institutionnelles. Ce n’est pas décider que les victimes ont tort de souffrir, ni que les réformes sont inutiles, ni que l’obéissance aveugle à une hiérarchie est une vertu.
Rester, pour moi, c’est rester en tension. C’est refuser de séparer mon amour du Christ de sa communauté historique concrète, aussi défigurée soit-elle. C’est travailler, à ma mesure dérisoire, à ce que cette Église ressemble un peu plus à ce qu’elle est appelée à être. C’est exiger des comptes, soutenir les victimes, nommer les fautes sans euphémisme, refuser la langue de bois ecclésiastique.
La fidélité critique n’est pas une contradiction dans les termes. Elle est peut-être la forme la plus exigeante de l’appartenance.
Ce que la foi ne résout pas
Certes, il reste des zones d’ombre que la foi n’illumine pas entièrement. Des questions sur les victimes auxquelles aucune théologie ne répondra jamais de manière satisfaisante. Des moments de doute où l’institution m’est tellement étrangère que je ne me reconnais plus en elle. Des liturgies ternes, des homélies creuses, des communautés fermées sur elles-mêmes.
Et pourtant. Il y a cette heure du soir où la lumière traverse les vitraux d’une certaine façon. Il y a cette phrase d’Évangile qui tombe juste au bon moment avec une précision qui désarçonne. Il y a ce moment de silence eucharistique où quelque chose — Quelqu’un — se fait présent d’une manière que je ne sais pas expliquer et que je ne cherche plus vraiment à expliquer.
C’est peu, peut-être. C’est assez.
Je reste catholique non pas parce que l’Église est belle — elle ne l’est pas toujours, loin de là — mais parce que je crois, envers et contre beaucoup, que c’est là que le Christ m’attend.
