Il y a bien longtemps de cela, un vieil instituteur nous encourageait à noter dans un carnet à spirale bleu — le choix de la couleur semblait avoir une importance — les mots « compliqués » que nous rencontrions au fil de nos lectures. j’ai gardé cette habitude, même si Obsidian remplace désormais le papier quadrillé. Autre temps, autres mœurs…
Outre une sensibilisation précoce, l’attrait pour les mots bizarres naît souvent d’une rencontre avec une sonorité inhabituelle ou une étymologie surprenante. On peut citer la bruxomanie, le fait de grincer des dents, ou la dipsomanie, cette maladie rendant la consommation de boissons toxiques impérative. D’autres mots semblent capturer des sensations éphémères que l’on pensait indescriptibles. Le pétrichor (mon préféré) désigne ainsi l’odeur caractéristique de la terre après la pluie, un mélange de fraîcheur et d’essences végétales. Le psithurisme, quant à lui, évoque le murmure du vent dans les feuilles des arbres. La langue française fourmille de ces pépites, de la pandiculation, l’acte de s’étirer en bâillant, à l’ultracrépidarianisme, qui qualifie le comportement d’une personne donnant son avis sur des sujets qu’elle ne maîtrise pas. Ces mots ne sont pas seulement des ornements ; ils sont des outils de perception. Le terme « salaire », par exemple, nous rappelle que les soldats romains étaient parfois payés en sel, une denrée alors précieuse, tandis que « quarantaine » nous ramène au XIVe siècle, lorsque les marins arrivant à Venise devaient attendre quarante jours avant de débarquer afin de s’assurer de l’absence de peste à bord. Même le mot « robot » cache une origine sombre, dérivé du tchèque robota signifiant « travail forcé ».
Et le schibboleth dans tout ça ?
Au cœur de cette forêt de mots étranges, le terme schibboleth se dresse avec une autorité particulière. Son origine se trouve dans l’hébreu biblique shibbólet (שִׁבֹּלֶת). Ce mot possède une double signification : il désigne à la fois un épi de blé ou d’orge (Genèse 41:7, Job 24:24) et un torrent (Psaumes 69:2). Cette dualité sémantique n’est pas sans intérêt symbolique, évoquant simultanément la fertilité de la terre et la force impétueuse d’un cours d’eau. Le mot est dérivé de la racine ShaBaL, signifiant « se diviser en rameaux », qui décrit la structure de l’épi.
C’est dans le Livre des Juges (12:4-6) que le mot acquiert sa dimension historique et tragique. Le récit relate un conflit entre deux tribus israélites : les Galaadites, menés par le juge Jephté, et les Éphraïmites. Après une bataille acharnée où les Éphraïmites furent mis en déroute, les Galaadites s’emparèrent des gués du Jourdain pour couper la retraite aux fuyards. Afin d’identifier leurs ennemis qui tentaient de se faire passer pour des locaux, les Galaadites instaurèrent un test phonétique simple mais infaillible. Ils demandaient à chaque homme voulant traverser de prononcer le mot « Schibboleth ».
La subtilité résidait dans un trait dialectal : les Éphraïmites étaient incapables de prononcer le son « ch » (la lettre hébraïque shin). Ils le remplaçaient systématiquement par le son « s » (la lettre sin ou samekh). En disant « Sibboleth » au lieu de « Schibboleth », ils révélaient instantanément leur identité. Le texte biblique précise que « quarante-deux mille hommes d’Éphraïm périrent en ce temps-là ». Cette tragédie originelle a transformé un simple mot botanique en un signifiant de la différence fraternelle et de l’exclusion brutale. Le schibboleth est devenu, dès lors, l’archétype du signe de reconnaissance verbal, une frontière invisible logée au cœur de l’appareil phonatoire.
Le schibboleth à travers les siècles
L’histoire de l’humanité regorge de moments où la langue est devenue une arme de tri. Le mécanisme du schibboleth repose sur la difficulté physiologique, pour un adulte, d’acquérir de nouveaux phonèmes non présents dans sa langue maternelle. Cette « trahison » par l’accent a été utilisée à maintes reprises lors de soulèvements populaires ou de guerres. Un exemple célèbre est celui des Vêpres Siciliennes en 1282. Les Siciliens de Palerme, révoltés contre l’occupation angevine, utilisaient le mot ciciri (pois chiches en dialecte sicilien) pour démasquer les Français. Les soldats français, habitués à une phonétique différente, ne parvenaient pas à reproduire le son « ch » italien et le « r » typique, prononçant quelque chose comme sisiri. Cette incapacité linguistique entraînait leur exécution immédiate.
En 1302, lors des Matines de Bruges, les Flamands révoltés contre l’occupation de Philippe le Bel utilisèrent l’expression Schild en vriend (« Bouclier et ami ») comme mot d’ordre. Les locuteurs français étaient incapables de prononcer correctement la combinaison « sch » et la diphtongue flamande, ce qui permettait aux insurgés d’identifier et d’éliminer les agents français et leurs partisans infiltrés dans la ville. De la même manière, au début du XVIe siècle, le rebelle frison Grutte Pier forçait les suspects à répéter une phrase complexe sur le pain, le beurre et le fromage vert (Bûter, brea en griene tsiis…) pour distinguer les vrais Frisons des Hollandais infiltrés.
Le XXe siècle a également connu des usages atroces du schibboleth. Lors du séisme de Kantō au Japon en 1923, des rumeurs accusèrent les Coréens de piller les ruines et d’empoisonner les puits. Des milices japonaises utilisèrent alors des expressions difficiles à prononcer pour les non-natifs, comme jūgoen gojissen (15 yen 50 sen). Ceux qui échouaient au test, notamment à cause de la prononciation des sons sourds ou sonores, étaient battus ou tués. En 1937, en République Dominicaine, le dictateur Rafael Trujillo ordonna le « Massacre du persil ». Pour différencier les Haïtiens des Dominicains, les soldats montraient une branche de persil et demandaient de la nommer en espagnol (perejil). Les Haïtiens, dont la langue maternelle était le créole, avaient tendance à remplacer le « r » espagnol par un « l » ou une approximation, prononçant le mot pelehil. Ce simple écart phonétique causa la mort de 20 000 à 30 000 personnes en quelques jours.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, les Néerlandais utilisaient le nom de la ville côtière Scheveningen pour identifier les espions allemands, car le son « sch » néerlandais diffère grandement de la prononciation allemande. Lors de la guerre des Malouines en 1982, les troupes britanniques utilisaient le mot de passe « Hey Jimmy », sachant que les Argentins le prononceraient invariablement « Yimmy ». Plus récemment, lors des guerres de Yougoslavie, des soldats demandaient à des civils de réciter l’Ave Maria ou de faire le signe de croix pour identifier leur communauté religieuse et ethnique, le rite servant alors de schibboleth non verbal.
Un schibboleth au cœur du conflit ukrainien
Dans l’actualité contemporaine, l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022 a vu ressurgir l’utilisation tactique du schibboleth avec une vigueur remarquable. Le mot Palianytsia (паляниця) est devenu le symbole de la résistance linguistique ukrainienne. À l’origine, une palianytsia est un pain de blé traditionnel, rond et cuit au four, dont la croûte supérieure est partiellement tranchée, symbolisant l’hospitalité et la sécurité. Le mot lui-même dérive probablement du verbe palyty (brûler), car la croûte peut être roussie lors de la cuisson.
L’utilisation de ce mot comme test de reconnaissance repose sur des différences phonétiques profondes entre l’ukrainien et le russe, malgré leur parenté apparente. Pour un locuteur russe natif, la prononciation correcte de Palianytsia est un véritable défi. La lettre ukrainienne « и » produit un son absent du russe, proche du « i » court anglais dans bit, alors que les Russes le remplacent par un « i » long comme dans see. De plus, la consonne « ц » (ts) en ukrainien est palatalisée, exigeant une position de la langue proche du palais que les Russes ne pratiquent pas pour ce phonème. Un Russe prononcera généralement Palianitsa ou Palinitsa, révélant ainsi son origine étrangère aux points de contrôle ukrainiens.
Ce mot a acquis une dimension culturelle immense, devenant l’un des premiers mèmes de guerre en Ukraine. Il a permis de rassurer la population en créant un lien de confiance immédiat entre voisins et soldats, tout en démasquant des agents provocateurs ou des saboteurs russes s’exprimant dans un ukrainien approximatif. L’importance de ce terme est telle que l’Ukraine a baptisé son nouveau système de « missile-drone » du nom de Palianytsia. Développé en dix-huit mois, cet engin à propulsion turbojet est conçu pour frapper des cibles militaires en profondeur sur le territoire russe, contournant ainsi les restrictions imposées sur l’usage des armes occidentales. Le missile-drone possède une portée estimée entre 600 et 700 kilomètres, peut atteindre une vitesse de 900 km/h et transporte une charge utile significative, symbolisant le passage du pain traditionnel, signe de paix, à un instrument de souveraineté et de défense.
D’autres termes sont également utilisés en Ukraine comme schibboleths secondaires. C’est le cas d’Ukrzaliznytsia (la compagnie nationale des chemins de fer), dont la prononciation complexe pour un étranger sert également de test rapide. Ces mots ne sont pas seulement des outils de sécurité ; ils réaffirment une identité nationale distincte face à une puissance occupante qui nie souvent cette singularité. Ils illustrent comment une langue peut devenir un bouclier et un code d’honneur en temps de crise.
Schibboleth dans la culture populaire et les médias
Le concept de schibboleth a largement infusé la culture populaire, le cinéma et la littérature, souvent pour illustrer des moments de tension extrême ou de révélation. L’un des exemples les plus emblématiques à la télévision se trouve dans la série The West Wing (À la Maison-Blanche). Dans l’épisode intitulé précisément « Shibboleth » (Saison 2, Épisode 8), le président Jed Bartlet est confronté à un groupe de réfugiés chinois découverts dans un conteneur et demandant l’asile religieux. Bartlet, fervent catholique et intellectuel, décide de tester la foi de l’un d’entre eux, J.J. Chen. Il lui pose des questions pointues sur les Écritures. Au cours de l’entretien, Chen explique que sa foi est son « schibboleth », le signe qui le lie à sa communauté persécutée en Chine. La sincérité et la profondeur de ses connaissances convainquent Bartlet de la légitimité de leur demande.
Au cinéma, Quentin Tarantino propose un exemple mémorable de schibboleth non verbal dans Inglourious Basterds. Lors de la scène dans la cave d’une taverne, un espion britannique infiltré, se faisant passer pour un officier allemand, commet une erreur fatale. En commandant trois verres de whisky, il lève l’index, le majeur et l’annulaire. Pour un Allemand, le chiffre trois se signifie obligatoirement en commençant par le pouce. Ce geste, pourtant infime, trahit instantanément son identité aux yeux de l’officier de la Gestapo présent, déclenchant une fusillade sanglante. Cet exemple souligne que le schibboleth peut résider dans n’importe quel trait culturel inconscient, qu’il soit sonore ou gestuel.
En littérature et en philosophie, le mot a également été exploré pour sa charge symbolique. Le philosophe Jacques Derrida a consacré un ouvrage entier à ce concept : Schibboleth : pour Paul Celan. Il y analyse comment le schibboleth marque la date, l’appartenance et l’exclusion, s’inspirant de la poésie de Celan pour réfléchir sur la difficulté de traduire l’expérience vécue et l’identité. Sigmund Freud, quant à lui, utilisait le terme pour désigner les piliers fondamentaux de sa doctrine. Selon lui, la compréhension du complexe d’Œdipe et de l’interprétation des rêves constituait le « schibboleth » permettant de distinguer un vrai psychanalyste de ceux qui en usurperaient le titre.
Dans le domaine de la musique, le compositeur Luciano Berio a intégré le mot dans son œuvre Cronaca del Luogo, où le chœur scande le terme pour évoquer l’histoire et les épreuves du peuple juif. Le mot apparaît même dans des contextes plus légers, comme des jeux de société ou des publicités, où la prononciation correcte d’une marque ou d’un lieu (comme le nom de la bière Molson au Canada ou la ville d’Albany aux États-Unis) sert à distinguer les résidents des touristes.
Réflexions sur la fonction sociale et psychologique du langage
Le schibboleth nous enseigne que le langage n’est jamais un système neutre d’échange d’informations. Il est un organisme vivant, imprégné d’histoire et d’habitus. L’existence même de ces tests de prononciation révèle une vérité psychologique profonde : nous sommes liés à notre langue maternelle par des réflexes acquis dans la petite enfance, une empreinte corporelle que l’intellect ne peut totalement effacer. C’est ce qui rend le schibboleth si efficace et si terrifiant ; il transforme une incapacité physiologique en une faute morale ou une condamnation politique.
Cependant, au-delà de sa fonction d’exclusion, l’intérêt pour les mots étranges et les schibboleths témoigne aussi d’une curiosité bienveillante. Apprendre qu’un mot comme pétrichor existe permet de nommer une sensation partagée, créant ainsi un nouveau pont de compréhension entre les individus. De même, comprendre l’origine biblique ou historique du schibboleth permet de porter un regard critique sur nos propres mécanismes d’appartenance. Dans les débats contemporains sur l’identité, les schibboleths modernes — qu’ils soient lexicaux, idéologiques ou culturels — continuent de structurer nos « tribus ».
La richesse de notre vocabulaire, incluant ces termes insolites comme le smaraudin (couleur vert émeraude) ou le nycthémère (durée de 24 heures), est une célébration de la diversité humaine. Chaque mot bizarre est une fenêtre sur une culture, un métier ou une époque. Le schibboleth, avec sa charge tragique, nous rappelle que cette richesse doit être préservée, mais qu’elle ne doit jamais devenir un instrument de haine. En explorant ces curiosités linguistiques, l’auteur d’un blog ou le chercheur ne fait pas que collectionner des raretés ; il cartographie les nuances de l’âme humaine et les méandres de notre histoire commune.
En définitive, le mot Schibboleth incarne la dualité du langage : il est à la fois le pont qui unit ceux qui partagent le même accent et le mur qui sépare ceux qui ne peuvent le franchir. Qu’il s’agisse d’épis de blé, de pois chiches ou de pains traditionnels ukrainiens, ces objets du quotidien transformés en tests de vie ou de mort nous invitent à réfléchir sur la fragilité de nos constructions identitaires et sur l’immense pouvoir que nous accordons à une simple vibration de l’air.
