L’irruption du cancer dans une vie ne constitue pas seulement un événement médical ; elle s’impose comme une rupture ontologique, un séisme qui reconfigure l’identité même du sujet. Cette transformation révèle un processus de dépossession où le « soi d’avant » s’estompe, laissant place à une « altérité intime ».
La grande souffrance est imprévisible, nous n’y sommes jamais préparés. Debout sur le rempart, nous guettons l’ennemi qui pourrait venir du désert, le veilleur de la nuit s’est retiré et, tandis que nous nous gardons du mal venu d’ailleurs, la souffrance nous attaque de l’intérieur, elle vient de notre dernier refuge. En un instant, nous voici jetés hors des murs de la ville et nous demeurons seuls, nous ne savions pas que c’était cela notre vie : rien que seuls.
Rendez-vous en terre inconnue
Il y a un « avant » et un « après ». Entre les deux, un mot, prononcé dans un bureau aseptisé : cancer. Ce n’est pas une information que l’on reçoit. C’est un déplacement que l’on subit. À l’instant même où le mot est dit, la vie que je connais se détache de moi, comme un vieux décor de théâtre. Je suis assis sur la même chaise, dans le même corps mais, ailleurs déjà, en une fraction de seconde, je suis devenu un exilé.
L’exil commence par la langue. Un nouveau vocabulaire s’impose : carcinome, protocole, oncotype, chimiothérapie, aplasie, cystectomie… Ces mots techniques tracent les frontières d’un nouveau pays – le « royaume des malades » dont parle Susan Sontag dans La maladie comme métaphore (2005) – un pays dont je ne revendique pas la nationalité mais dont je dois apprendre les coutumes pour survivre. Mon ancienne personnalité, celle qui jonglait avec les réunions, les projets et les amitiés, s’estompe. Elle n’a plus cours dans ce monde. Elle semble futile, presque arrogante dans son ignorance de la fragilité.
Mon propre corps constitue le premier territoire de cet exil. L’épreuve de la maladie grave n’est pas d’abord une lutte, c’est une dépossession. Pour avoir une chance de guérir, je dois consentir à n’en être plus le propriétaire. Je l’abandonne, bon gré mal gré, aux équipes soignantes. Je suis devenu un objet d’étude, un « cas », un corps morcelé que l’on palpe, que l’on mesure, que l’on irradie.
Le miroir de la salle de bain me renvoie l’image d’un étranger. L’homme que j’étais – celui dont je croyais connaître les contours, les forces et les faiblesses – n’existe plus. À sa place, un inconnu, un être translucide, défini non plus par ce qu’il fait, mais par ce qu’il subit. Fritz Zorn l’a écrit avec une lucidité terrible : « Partout où j’ai mal, c’est là où je suis ». Mon identité se contracte jusqu’à coïncider avec la tumeur, puis avec la douleur, puis avec la fatigue. Mon « moi » s’estompe progressivement pour n’être plus que l’hôte impuissant d’un parasite.
L’exil intime s’accompagne d’un autre exil, physique celui-là. L’hospitalisation et les traitements dégradent le mode de vie et nécessitent un « déplacement médical ». Je suis exilé de mon domicile. Ce « domicile » n’est pas seulement un toit et quatre murs ; il est le lieu de l’affirmation de soi, de l’identité et de la maîtrise (du latin domus, signifiant maison, et dominus, signifiant maître). Quitter son domicile, c’est aussi quitter le statut de « maître » de sa propre vie.
Dans une salle de chimiothérapie, un voisin squelettique me l’affirme : « Nous sommes des chiens errants ». Au temps de la sérénité, nous gardons, même si nous paraissons renoncer à tout, la noblesse de l’attitude et du paysage. L’errance du nomade est belle et vaste. Le chien sans-collier, lui, ne garde rien ni du nomade ni de l’errance. C’est un chien sur le bitume, un chien mouillé, il pleut toujours à ces moments-là.
« L’homme fait des projets et Dieu sourit » dit le proverbe. L’annonce de la maladie me vole jusqu’à la perception que j’avais de ma propre temporalité. Elle déplace les notions de désir et de plaisir du projet à l’instant présent, en cet étrange « no man’s land » où tout ce qui n’est pas donné ou reçu maintenant peut être définitivement perdu.
Il n’y a rien de glorieux dans la traversée de ces territoires hostiles, ceux qui affirment le contraire sont des saints ou plus probablement des charlatans. Le mieux que l’on puisse offrir, à soi-même et à ses proches, au cours de cette errance, c’est sans doute une étincelle de dignité et tout l’amour possible.
Et Dieu dans tout ça ?
On s’habitue à la pénombre, il arrive même qu’on y prenne goût. Au fil des jours bien des certitudes s’évanouissent comme des bougies qui s’éteignent l’une après l’autre dans un grésillement à peine audible : certitudes professionnelles qui me définissaient par mes compétences ; certitudes philosophiques, qui me donnaient une grille de lecture du monde ; et même, et surtout, certitudes spirituelles.
Un proche me demande si la foi m’aide à trouver un sens à « tout cela ». Ma réponse est non. Comprenez-moi bien, je ne pointe pas un doigt vengeur vers le ciel, je ne fais pas de chantage, je ne marchande pas et, à la question « Pourquoi moi ? », je réponds « Pourquoi pas ? ». Non, il me reste juste une fidélité sèche, une intimité désabusée, dans le silence comme dans le chaos, en attendant un futur meilleurs, quel qu’il soit. Elle est bien loin l’exaltation du converti ! Est-ce plus mal ? Nous, chrétiens, franchissons d’un pas de géant la vallée du Cédron et passons allègrement de Gethsémani au petit-déjeuner du matin de Pâques avec chocolat et brioche servis sur le tombeau vide. Aujourd’hui, je suis devenu l’homme du Samedi Saint.
Attester pour guérir
L’intégration du « moment cancer » dans le flux biographique est un travail immense qui implique une réorientation radicale de la personnalité. Guérir, au sens psychique et spirituel, ne signifie pas effacer la rupture. Cela signifie apprendre à vivre avec cette cicatrice ontologique, à construire un nouveau soi capable d’intégrer la conscience de la fragilité, de la finitude et de l’incertitude. Ce travail consiste à rebâtir un monde qui inclut l’expérience de la maladie.
Comment bâtir ce « chez-soi » quand on est dépossédé de tout, y compris de la maîtrise de son propre corps ? Le philosophe Paul Ricœur propose une piste avec le concept d’attestation. Dans l’épreuve, où l’action est impossible, le « soi » ne peut plus se prouver. Il ne peut que s’attester. L’attestation n’est pas la croyance doxique (« je crois que »), mais l’engagement et le témoignage (« je crois en »).
Le patient, exproprié, exilé et passif, ne peut plus se définir par ce qu’il fait. Il ne peut que témoigner de ce qu’il traverse. L’acte même d’écrire ou de prononcer un témoignage, de dire « je suis devenu un chien errant », n’est pas un simple récit. C’est l’acte philosophique même de l’attestation. C’est par cet acte que le « je » se réapproprie, se reconstruit, et bâtit un nouveau « chez-soi ». Non plus dans la certitude de la maîtrise, mais dans le témoignage lucide de sa propre et humaine fragilité.
