Qui fait le malin tombe dans le ravin

Orgueil et effronterie

Qui n’a pas crâné, à un moment ou à un autre de sa vie ? Redresser le front, bomber le torse, fût-ce au sens figuré, voilà qui manifeste un homme. Répondre à l’adversité par l’effronterie, se hausser d’un point de plus que sa taille, tenter de faire peur par l’illusion de la puissance : l’inflation espère ainsi compenser la carence. L’enfant est le premier à recourir à cet expédient, lorsqu’un camarade plus fort le serre de trop près. A se surévaluer de la sorte, il se galvanise autant lui-même qu’il intimide l’autre.

C’est l’arme des faibles, de ceux qui ont le dessous et qui se dégagent de situations précaires en opposant la ruse à l’agression directe, le mensonge à la violence brutale. Plus le chantage est élaboré, plus de talent est mis à camoufler l’insuffisance de la riposte, et plus on peu jurer que la détresse est grande.

L’excès de désinvolture, le surcroît d’assurance, la prodigalité d’insolence sont les signes infaillibles d’un désarroi profond, qui s’épuise à conjurer le péril par une pluie de sarcasme. Telle est exactement la situation de la culture actuelle. Jamais la moquerie n’a donné une impression aussi vive de supériorité sur l’événement et de maîtrise dans la compréhension des choses, et jamais ces certitudes péremptoires n’ont été plus vulnérables.

On ne veut plus s’en laisser accroire. On est revenu de toutes les illusions et on a brisé tous les tabous (ou presque). Les œillères volent en éclats. Plus rien ne résiste à l’émancipation de l’intelligence. Mais cette libération n’est-elle pas un leurre, dans la mesure où elle creuse un vide effrayant qui aspire l’homme post-moderne ? Il était bon de démasquer les superstitions. Mais n’a-t-on pas tari le besoin de croire ?

Une lucidité c’est développée qui, comme Attila, ne laisse croître aucune herbe après son passage. Par une étrange perversion , l’extension fabuleuse des pouvoirs de l’homme a conduit ce dernier à un dépérissement majeur.

Aussi l’arrogance bascule-t-elle pour un rien dans la dérision. Sans motif apparent, de brillants esprits qui tranchaient de haut s’affaissent comme un soufflé au fromage et cultivent la délectation morose.

Les mêmes qui ricanaient des crédules et renvoyaient les naïfs à leur pouponnière se prennent pour cibles. Ils ne supportent plus en eux-mêmes cette sécurité inconsciente qu’ils poursuivaient chez les autres. La raillerie qui s’exerçait contre autrui révèle son visage de néant. Elle se piétine elle-même. Le mépris se retourne contre le méprisant et le détruit, avec l’amère jubilation du désespoir.

Faire le malin revêt alors un sens inattendu au XXIe siècle, une signification luciférienne, qui place le malheureux en proie au vertige dans la mouvance de l’esprit qui nie et de l’orgueil qui tue.